Orphée en sous-sol

Orphée en sous-sol

Envoûtée. Il n’y avait pas d’autres mots. Au milieu de la foule, Eurydice était captivée par la voix qui s’élevait de la scène, accompagnée d’une simple guitare sèche. Orphée ! Un OVNI dans ce festival de rap où elle était venue avec son pote Aristée. Une voix mélodieuse, grave, chaude qui vous pénétrait. Et si la salle avait d’abord été peu attentive, elle était maintenant portée par la musique, comme en état de grâce… Orphée chantait et tout s’était apaisé.

Le rap pur et dur avait pourtant très vite repris ses droits. Et c’était au tour d’Aristée et de son groupe de monter sur scène. Il était pas mal comme MC[1], Aristée, et on comprenait sa montée dans les charts. Un flow puissant. Un rythme sur lequel on ne pouvait s’empêcher de bouger. Alors, après le calme des morceaux précédents, c’était maintenant une pulsion commune, irrépressible, qui secouait la salle. Le public scandait avec Aristée les plus connues de ses chansons, noires et vindicatives :

 « Y a plus de biff, y a que des keufs, y a que d’la haine,
Soit objectif, oublie les meufs, taille-toi les veines »

Eurydice répétait mollement le refrain sans entrer vraiment dans la transe collective. Elle suivait le mouvement, de son corps fin qui ondulait sur le beat lancinant. Cependant, elle ne pouvait s’empêcher de ressentir un certain ennui après l’émerveillement de la séquence précédente.

Le show fini, elle passa dans l’arrière-scène pour retrouver Aristée et les autres groupes qui fêtaient le succès du concert : salle pleine, ambiance surchauffée et dancefloor en folie. Orphée était là, aussi, un peu perdu au milieu de ce groupe bruyant et fêtard, qui sentait la sueur et l’alcool et était déjà bien éméché. Eurydice le connaissait vaguement :  ils s’étaient croisés plus jeunes, dans la cité, avec Aristée et les autres. Elle se dirigea vers lui après avoir embrassé et félicité ses copains.

Il la reconnut et l’accueillit d’un sourire doux.

— Tu étais là pour ma partie ? demanda-t-il. T’as aimé ?

— Ouais, c’était magnifique ! Trop planant ! Jamais j’aurais cru que tu pouvais chanter et enchanter comme ça ! répondit-elle en s’asseyant sur le canapé qu’il occupait.

Il attrapa sa guitare et se mit à chantonner en la regardant dans les yeux. Rapidement, malgré le brouhaha et l’excitation qui les entouraient, rien n’exista plus qu’eux et la musique d’Orphée, avant que la musique ne disparaisse à son tour quand Orphée enlaça Eurydice. Aucun mot n’était nécessaire. Leur bonheur était si soudain qu’ils avaient tous deux du mal à croire qu’ils ne rêvaient pas. 

Un air du dernier groupe à la mode, Hyménée, envahit bientôt l’espace. Une chanson sauvage et triste, comme un mauvais présage, et si peu assortie à l’amour qui naissait entre eux qu’ils ne purent rester plus avant. Ils quittèrent les lieux d’un pas léger et heureux, main dans la main, et rentrèrent chez Orphée.

— Mais t’es passée où Eurydice ? Trois jours que t’as disparue ! Le bel Orphée t’a kidnappée ou quoi ? vanna Sylvia au téléphone. Allez ! Viens avec nous ce soir : y a une soirée à la cité. Aristée et ses potes joueront.

— OK, je vous rejoins, répondit Eurydice après avoir consulté Orphée du regard, pour cette première sortie loin de ses bras.

— Je ne rentrerai pas tard, mon amour, promit-elle en l’embrassant tendrement, avant de disparaître.

Orphée se coucha inquiet, sans avoir de nouvelles d’Eurydice. Au petit matin, elle n’était toujours pas rentrée, il paniqua. Le mobile de sa belle basculait sur messagerie vocale. Aucune de ses copines ne répondait au téléphone. Enfin, en milieu de matinée, Sylvia finit par décrocher. Elle semblait à peine lucide tant elle était incompréhensible.

— Ah, Orphée… Ouais… L’était pas nette, Eurydice, hier…   Vois avec Aristée ! et elle raccrocha.

Orphée accourut à la cité et fouilla tous les immeubles. Il demanda Eurydice et Aristée à tous ceux qu’il croisait dans les cages d’escalier remplies d’ordures, sur les parkings défoncés, ou à ceux qui traînaient sur les bancs délavés et décatis des espaces qui avaient dû être verts un jour. Il avait l’impression de se cogner à des murs plus solides que les bâtiments croulants de la cité. Personne ne savait rien.

Soudain, son téléphone sonna. C’était Hadès, son copain de collège qu’il avait perdu de vue depuis des années.

— Ecoute, mec. Arrête de demander Eurydice partout, tu vas finir par ameuter les keufs. Tu vas au bâtiment C, au squat du 1er sous-sol et tu frappes trois coups. Un mec à moi t’ouvrira. Elle est là. Surtout, t’oublie mon appel : je t’ai rien dit.

Orphée se rua vers le bâtiment C et se retrouva devant une lourde porte métallique rouillée qui n’avait que de vagues souvenirs du gris dont elle avait été peinte à l’origine. Au 3e coup, elle s’entre-ouvrit et quelqu’un lui glissa un bandeau pour ses yeux :

— Tu mets ça pour entrer, mec. Et tu l’enlèves pas si tu veux ressortir vivant.

Il entra et commença à avancer à tâtons, avant que quelqu’un ne le tire brutalement par la manche et ne l’entraîne aux fins fonds du squat. Il trébucha sur quelque chose de mou, qu’il comprit être un corps, et un faible gémissement s’éleva.

— Eurydice ! s’écria Orphée en se jetant à terre à ses côtés, arrachant son bandeau d’un coup.

Elle gisait sur le sol, inerte, respirant à peine. Il eut juste le temps de relever la tête et de reconnaître des membres du groupe d’Aristée qu’il avait déjà pris plusieurs coups de couteau.

— Putain mais il est trop con, lui. Déjà sa meuf supporte pas quand elle prend de la lean. Et lui, y peu pas juste venir la chercher comme on lui dit ! On fait quoi, maintenant, avec deux maccabs sur les bras ?

Orphée baignait dans son sang, incapable de bouger, et regardait Eurydice étendue près de lui. Il pleurait en pensant que l’overdose allait l’emporter et qu’il ne pourrait rien faire pour elle. Il s’évanouit en la contemplant une dernière fois dans la pénombre.

[1] MC : Master of Ceremony. Dans le milieu du rap, désigne le chanteur/rappeur.

Dans cette consigne, il s’agit de « revisiter des mythes et légendes ». Réécrire la légende d’Orphée et d’Eurydice à la sauce « rap » m’a particulièrement intéressée d’autant plus qu’une fois lancée, j’ai réalisé que la musique d’Orphée « apollinienne » s’opposait à la pulsion et scansion de la musique « dyonisiaque » (l’ancêtre du rap?).

Petit résumé de la légende pour ceux qui l’ont oublié: http://www.histoire-amour.com/eurydice-orphee.html qui permet de se rappeler qui sont Orphée (fils de la muse Calliope et sans doute d’Apollon), Eurydice (la dryade dont il tombe éperdument amoureux), Hyménée (le dieu du mariage qui chante une chanson triste à leur mariage, ce qui est perçu comme un mauvais présage), Aristée (un berger qui poursuit Eurydice de ses ardeurs et fait qu’elle marche sur un serpent et meurt, en le fuyant) et bien sur Hadès, le dieu des enfers – qui donne l’autorisation à Orphée de revenir chercher sa bien-aimée aux Enfers, à condition de ne pas la regarder avant qu’elle ne soit revenue au royaume des vivants…

2 réactions au sujet de « Orphée en sous-sol »

  1. Ahah Sandrine ! Belle cueillette que cette consigne vraiment ! Excellente idée de revoir le mythe D’Eurydice et Orphée à la sauce « rappée » ! Un vrai délice, c’est intense, ryhtmé et bien trouvé, même si la fin n’est pas des plus heureuses, mais fidèle à l’histoire d’origine. Vraiment un agréable moment à te lire en ce dimanche matin !

    Belle journée à toi, au plaisir de découvrir la consigne suivante !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *