Le linge sale reste en famille

Le linge sale reste en famille

Les néons du plafond jetaient une lumière crue sur les machines à laver couleur acier et les sèche-linges, contrastant avec la nuit qui tombait au dehors. Peut-on faire plus glauque qu’une laverie ? se demandait Nadia. Elle claqua le hublot de sa machine avec humeur et mit la lessive dans le bac 1 « lavage ». Elle lança le programme 2 « couleur – 60° – 50 minutes », comme indiqué sur le panneau rouge et bleu au mur. Comment avait-elle pu se mettre dans une situation pareille ? Elle était furieuse contre elle-même !

Laurent l’avait plantée devant la laverie, prétextant un rendez-vous aussi soudain qu’urgent. Et elle s’était retrouvée seule à laver les draps de leurs ébats. Un vrai goujat ! Mais qu’elle était stupide, aussi, de lui avoir cédé ! Toujours était-il qu’elle ne pouvait pas laisser les draps, dans l’état où ils étaient, chez son amie Léa. Elle rajouta sa veste dans la machine : quitte à perdre 50 minutes, elle aurait au moins une veste propre !

Elle s’assit et consulta son téléphone. Laurent lui envoyait des cœurs sur WhatsApp :

— Désolé ! Désolé ! DESOLE d’être parti comme ça ! J’espère que tu me pardonneras. Je t’aime, je t’adore.

— Tout est sous contrôle mais je me suis demandée ce que je faisais là quand tu es parti ! répondit-elle.

Voilà des mois que Laurent et elle fleurtaient plus ou moins ouvertement. Nadia, lassée d’un mariage de 15 ans dont les liens se distendaient, avait trouvé du réconfort dans cette amitié amoureuse, sans avoir pour autant envie de passer à l’étape d’après. Tromper son mari, qui plus est avec un collègue de son cabinet notarial, très peu pour elle !

Cet après-midi-là, son mari étant en voyage d’affaires, elle avait proposé à Laurent de faire une expo. Après deux heures très agréables ensemble, elle s’apprêtait à le quitter pour se rendre chez Léa, dont elle s’occupait du chat pendant ses vacances. Mais de fil en aiguille, Laurent l’avait accompagnée. Il avait plongé un regard doux, inquiet et rieur à la fois dans ses yeux. Et sans bien savoir comment, ils s’étaient retrouvés dans le canapé-lit de Léa, sur lequel elle avait jeté deux draps avant de succomber complètement à ses charmes.

A y repenser, c’était plutôt drôle et attendrissant, quand même… Nadia se surprit à rire intérieurement, tout en regardant un étudiant attardé en jogger et veste à capuche mettre son linge dans la machine d’à côté. Le fou rire quand Laurent avait réalisé qu’il allait rater la moitié de sa réunion ! Les dernières heures avait été délicieuses, il fallait quand même l’avouer…

— Tu es tout pardonné. Mais quel sketch 😊 ! ajouta-t-elle en souriant à son téléphone. Elle avait l’odeur de Laurent sur sa peau. Cela masquait un peu l’odeur de lessive ambiante. Elle sentit revenir en elle le doux flottement heureux de l’après-midi.

Tiens ! Léa aussi lui avait envoyé plusieurs messages. Elle les ouvrit. « Changement de plan, je rentre aujourd’hui ! ». « Je devrais être rentrée à 7 heures. Ne t’embête pas à passer pour le chat ». « Et merci pour tout ! ».

7 heures ! Mais il était déjà 6 heures ! 48 minutes de machine à laver et 30 minutes de séchage, ça n’allait pas le faire ! Elle commença à appuyer frénétiquement sur toutes les touches de la machine à laver.

— Vous voulez de l’aide, Madame ? s’enquit l’étudiant à capuche, prévenant.

— Comment on fait pour changer de programme ?

— Heu, c’est pas possible quand la machine est lancée…

— Et pour tout arrêter alors ?

— Pas possible non plus. Et puis là, la cuve est pleine d’eau.

Nadia s’assit, assommée… Il fallait qu’elle reprenne ses esprits. Le plus important était de remettre l’appart de Léa en état pour que rien ne se voie. Donc, d’aller dare-dare refermer le canapé ! Elle ramènerait les draps une autre fois, discrètement. 6 heures 10 – elle avait le temps…

Rassurée, elle se leva et ouvrit son sac pour y chercher les clés de Léa. Pas là… Elle se sentit défaillir : elle venait de se revoir, à leur sortie de l’appart, mettre les clés dans la poche de sa veste. La jolie veste rouge qu’on voyait tournoyer, mêlée aux draps, par le hublot de la machine.

Elle s’affala si lourdement sur sa chaise en plastique, que les pieds glissèrent de trente centimètres en arrière.

— Vous n’vous sentez pas bien, Madame ? revint à la charge son voisin, vaguement inquiet d’avoir à gérer le malaise d’une bourge de 40 balais dans sa laverie.

— Si, si, merci. Ca va… réussit à articuler Nadia.

6 h 15. Il restait 33 minutes avant la fin de la machine. Elle regardait le linge tourner à travers le hublot. Il remontait sur la gauche, arrivait en haut, retombait sur la droite. Et ça recommençait. La veste rouge faisait une apparition et disparaissait dans les draps. Hypnotisant !

Elle ne pouvait pas tout avouer à Léa. Pas maintenant. Même si c’était une amie !

Elle se secoua et retrouva un peu de lucidité. A la fin de la lessive, elle avait juste le temps de récupérer sa veste et les clés. En courant chez Léa, peut-être aurait-elle le temps de refermer le canapé avant qu’elle n’arrive ?

— Au revoir ! marmonna l’étudiant en quittant la laverie.

— Oui ! Au revoir et, euh, merci ! répondit Nadia tout en regardant des moutons de poussière s’envoler quand la porte vitrée se ferma.

Il ne restait plus que 2 minutes. Elle s’accroupit, face à la machine, un panier en plastique devant elle : dans les starting blocks ! L’essorage était fini. Ça ralentissait, ça ralentissait encore. Un couple entra dans la laverie et s’arrêta aux machines de l’entrée. Elle n’y prêta pas vraiment attention. Enfin, la machine stoppa. Et le petit « clic » salvateur, indiquant que la porte pouvait s’ouvrir se fit entendre. Elle tira tout le linge hors du tambour et commença à démêler sa veste des draps.

Elle sursauta en entendant une voix qu’elle connaissait dire « Oh non, chéri, pas ici ! ». Elle se releva, se retourna, les draps encore à la main, et se retrouva nez à nez avec son mari et Léa, en train de laver le linge sale de leur week-end prolongé.

2 réactions au sujet de « Le linge sale reste en famille »

  1. Excellente la chute ! Je ne sais pas si tu es sur la consigne à chute ou sur le stress, je me rappelle plus l’ordre des différentes nouvelles ! Mais cette machine n’arrivait plus à en finir, les minutes s’écoulaient, cette foutue veste et des draps, franchement, la passion fait faire de ces trucs :)! Et puis le mari et Léa qui débarquent finalement… Alors, je me questionne sur l’horaire et la plausibilité de la rencontre puisqu’elle devait rentrer vers 19h, mais qu’elle devait passer faire le linge à cette heure-là ? De toute façon, ça ne change rien, comme toujours, tu nous mènes d’une traite vers une fin qui ne manque pas de piquant.

    Belle journée à toi, Sabrina.

  2. Excellente cette nouvelle à suspense. Bien écrite et qui tient en haleine jusqu’à la fin. Cette machine qui n’en finit pas de faire tourner les clés. Une situation romantico-stressante. Et le final où elle tombe sur le mari, sa maîtresse qui n’est autre que son « amie », c’est le bouquet. L’horreur totale. Bonne semaine à toi ! Telle,

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