De l’art de soigner les blessures

De l’art de soigner les blessures

Le jour venait de se lever. Sur les flancs du Mont Hiei, la brume qui montait du lac Biwa s’accrochait aux pins vert foncé, ne laissant apparaître ici et là que des tâches rouges et jaunes, derniers éclats des érables avant l’hiver. Takumi était éveillé mais il restait englué dans son sommeil. Il lui semblait entendre des bruits de sabots, au loin, comme si le cheval de ses rêves s’était échappé et galopait maintenant dans la grande pièce sombre où il somnolait.

Il se lova sous sa couette, au chaud, bien décidé à se rendormir. Rien ne le pressait plus depuis qu’il vivait seul dans sa maison isolée aux pans de bois et il faisait déjà si froid en ces premières nuits d’automne ! Le bruit du galop, cependant, s’amplifiait, se faisait plus réel. A croire qu’un cheval approchait vraiment.

— Takumi-sensei ! tonitrua quelqu’un dehors, alors que la cavalcade avait stoppé net.

Plus de doute, la réalité frappait à sa porte. Il se leva. Un frisson l’aida à secouer les dernières bribes de rêve.

— Takumi-sensei ! Message spécial et urgent du Shogun Ashikaga Yoshimasa!

Cela acheva de réveiller Takumi. Que pouvait bien lui vouloir le shogun ? A lui, pauvre potier à la retraite ?

— Je vous prie de m’excuser, j’arrive, j’arrive, répondit-il soudainement inquiet.

Il enfila prestement son large pantalon et jeta par-dessus un kimono bleu bleuet à la couleur passée : ce qu’il avait de mieux à portée de main pour ne pas faire attendre l’envoyé du shogun et être un tant soit peu présentable. Lorsque Takumi ouvrit la porte, le cavalier laissa paraître sa surprise face à ce petit vieux, mal fagoté et un peu décharné, qui finissait de réunir ses longs cheveux blancs en un petit chignon. Comment ce vieillard pourrait-il venir en aide au shogun ?

— Takumi-sensei ! Je suis Nakajima-san, envoyé du shogun.

— Nakajima-san, soyez le bienvenu. Veuillez entrer et accepter une tasse de thé pour vous remettre de votre voyage. En quoi puis-je servir notre shogun ?

Nakajima remercia et entra, sans répondre à Takumi. Il sortit de sa besace un paquet enveloppé de multiples couches de tissu et molleton, qu’il se mit à défaire une à une. Enfin, une petite boîte en bois apparut qu’il ouvrit précautionneusement. Il en extirpa ce qui ressemblait à un fatras de papiers et tissus, qu’il déplia à son tour avant que n’émerge le trésor ainsi protégé. Une tasse chinoise. De très grande qualité, à n’en pas douter vue la finesse de la porcelaine. Mais défigurée par quelques agrafes qui tentaient de tenir ensemble les quatre morceaux qui la composaient.

— Voilà ! fit Nakajima en la posant sur la table avec une délicatesse que l’on n’aurait pas cru possible de la part d’un homme si grand et si fort, tout engoncé dans une fine armure.

Takumi lui lança un regard interrogateur.

— Notre shogun a reçu cette précieuse tasse en cadeau d’une ambassade chinoise, au tout début de son règne. Il s’est vite pris de passion pour sa beauté et sa finesse et il aimait la contempler lors de ses moments de repos. Un mouvement brusque lors d’une dispute avec sa femme fit malencontreusement tomber la tasse au sol, la brisant sur le coup. Des envoyés furent immédiatement délégués en Chine, dans le Jiangxi, avec mission de la faire réparer.

— Mais les artisans n’ont pu que mettre ces agrafes. Qui dénaturent la tasse et ne lui restituent pas son étanchéité…

— … la rendant inutilisable. Oui, c’est cela. Le shogun est entré dans une colère immense en la voyant ainsi défigurée et il s’en est fallu de peu que les envoyés ne soient condamnés à mort, pour avoir si mal rempli leur mission. Ses conseillers et amis, le peintre Noami et le moine Murata ont réussi à calmer sa fureur. Ils se sont alors souvenus de vous et de votre art, de vos poteries hors pair qui enchantaient la cour il y a une décennie.

— Qu’ils soient remerciés de se souvenir encore de mon travail ! Mais en quoi puis-je être utile ?

— Ils ont tout deux convaincu le shogun que si quelqu’un pouvait réparer sa précieuse tasse, ce ne pouvait être que vous ! Et me voilà donc parti à votre recherche et heureux de vous avoir retrouvé dans cette campagne lointaine. Le shogun vous attend dans trente jours dans son palais à Kyoto avec la tasse restaurée. Tout ce dont vous pourriez avoir besoin sera mis à votre disposition. Je passerai chaque semaine m’enquérir de ce qui vous manque.

— Trente jours…

Nakajima remercia son hôte pour le thé et prit congé non sans avoir répété qu’il reviendrait la semaine suivante. Après l’avoir salué, Takumi se rassit sur son banc, abasourdi par ce qu’il venait d’entendre. Terrifié, aussi, de ce qui l’attendrait s’il ne parvenait pas à satisfaire le shogun.

La tasse était devant lui sur la grande table de bois sombre, mais il osait à peine la regarder, comme si elle avait eu un pouvoir maléfique. Et puis, petit à petit, la tasse l’apprivoisa. Il leva les yeux, la contempla. Malgré les agrafes, il était évident que c’était un magnifique exemplaire de tasse Ming, en provenance des fours réputés de Jingdezhen. De fins pétales bleus de fleurs de lotus partaient de la base du bol et s’épanouissaient sur la porcelaine blanche. On aurait dit une fleur ouverte, juste cueillie et sortie de son étang, tant le motif avait de grâce.

Takumi se risqua enfin à prendre la tasse dans ses mains et s’approcha de la porte ouverte pour la voir à la lumière. Ce devait être un extraordinaire maître potier qui avait conçu cette œuvre d’art tant la translucidité et l’éclat de la porcelaine atteignaient la perfection. Les agrafes n’en étaient que plus détestables. Comment avait-on pu songer à les utiliser ? C’était à se demander si ce n’était pas une insulte volontaire faite au shogun, un message de rupture diplomatique ! Ou alors Jingdezhen avait perdu tout son savoir-faire ancestral…

Il reposa délicatement la tasse sur la table et décida de se rendre au temple Enryaku-ji, au sommet du mont Hiei, pour se recueillir et chercher l’inspiration. Il n’en revint qu’à la nuit tombante. A peine pénétra-t-il dans la maison que la forme de la tasse dans la pénombre raviva son inquiétude, ruinant la sérénité qu’il avait regagnée au temple.

Il passa une nuit agitée. Voilà huit ans déjà qu’il avait fermé son atelier, renvoyant les derniers ouvriers. Il n’était même pas sûr de savoir encore faire de simples poteries du quotidien. Alors inventer une nouvelle technique pour redonner sa splendeur à la tasse du shogun ? Il n’avait aucune chance de réussir ! Mais il n’avait d’autre choix que d’essayer.

Au petit matin, il prit son courage à deux mains., saisit la tasse et l’amena à son atelier. Il alluma le brasero et attendit patiemment que les flammes disparaissent, laissant de belles braises rouges. Une fois les agrafes chauffées, ce fut un jeu d’enfant de les enlever une à une. Il étala alors les fragments sur la table de travail et les regarda un à un. Les cassures étaient nettes mais de petits éclats de porcelaine avaient quand même sauté par endroit. Il faudrait les colmater et aussi trouver aussi un moyen de dissimuler les trous que les agrafes avaient laissés…

Avant tout, il ne fallait pas prendre le risque d’endommager plus encore la tasse, voire de la casser. Pour faire des essais de réparation, le mieux était donc d’essayer diverses techniques et de s’entraîner sur toutes les poteries qui traînaient encore dans l’atelier. Et des tessons de poteries, ce n’était pas ce qui manquaient !

Le sol était encore jonché des bols, assiettes et pots qu’il avait brisés dès la sortie du four, dans les dernières années de fonctionnement de l’atelier. A la mort de sa femme Maï, une dizaine d’année plus tôt, il avait perdu l’inspiration qui lui avait permis de créer des poteries de grès si originales que la renommée en était arrivée jusqu’au shogun. Qu’il avait aimé façonner ses bols à thé et les déformer délicatement avant de les mettre à cuire pour qu’ils prennent une forme et une couleur unique dans le four ! A peine refroidis, Maï saisissait les bols, les tournait et retournait pour les inspecter et en caressait longuement la glaçure. Seuls les plus agréables au toucher, les plus beaux disait-elle, survivaient à cet examen. Les autres finissaient impitoyablement au rebut, cassés au fond de l’atelier.

Mais Maï disparue, toute magie s’était évanouie de la poterie. Takumi, ses élèves et ouvriers avaient continuer à créer de nouvelles pièces mais, à la sortie du four, Takumi jugeait toujours que ces pièces n’auraient pu satisfaire son épouse. Il les brisait immédiatement. Le tas de tessons grossit. Les clients disparurent. Les ouvriers, d’abord, puis les élèves qui avaient tant aimé et admiré leur maître, quittèrent l’atelier. Le four, enfin, resta éteint, faute de bras pour alimenter le feu et de pièce à y faire cuire.

Retrouver les fragments d’un même bol, pour pouvoir les recoller, parmi ces milliers de tessons n’était pas une mince affaire. Ce fut la principale tâche des jours suivants. Trier, juxtaposer, jeter. Un puzzle géant ! Le potier réussit à recomposer une demi-douzaine de pièces. Restait à trouver le moyen de les recoller. Utiliser du grès s’avéra vite une mauvaise technique pour faire tenir les morceaux ensemble. Il essaya diverses colles qui occupaient encore les étagères de l’atelier. Mais soit elles étaient trop anciennes, soit elles n’avaient pas la composition requise, toujours est-il qu’elles ne permettaient pas de ré-assembler les bols. Des essais à plus grande échelle allaient être nécessaires pour trouver la bonne méthode.

Quand Nakajima arriva, au matin du 8e jour, il fut frappé par le changement qui était survenu dans l’allure de Takumi. C’était toujours un petit vieux émacié aux joues creuses mais ses yeux avaient retrouvé une flamme qui n’y était pas la semaine précédente. Et cette flamme dansait dans ses pupilles, irradiant tout le visage du potier.

— Nakajima-san, quel plaisir de vous revoir ! Votre aide va m’être précieuse !

— Takumi-sensei, avez-vous trouvé comment réparer la tasse du shogun ?

— Je crains de ne pas avoir encore la solution… Mais je vais avoir besoin de beaucoup de bols et tasses pour faire mes recherches. Alors le plus simple est d’en fabriquer de nouveaux puis de les briser, pour avoir autant de matière première que nécessaire.

— Fort bien, mais en quoi puis-je vous être utile ?

— Je ne suis plus qu’un vieux affaibli par les années… Je vais avoir besoin d’un ouvrier pour m’aider, de bois pour allumer le four et de grès pour mes essais.

— Sitôt mon thé bu, je remonterai à cheval pour m’en occuper.

Nakajima se montra d’une efficacité redoutable. Dès la fin de la journée, un ouvrier arriva de la ville voisine tandis qu’un groupe de villageois apportait bois et grès à l’atelier.

Takumi se mit à la tache dès son réveil. Malaxer le grès le fit d’abord souffrir. Ses mains noueuses avaient perdu leurs muscles et leur agilité. Il passa quelques jours à pétrir, façonner et défaire ce à quoi il donnait forme. A se reconnecter à cette terre qu’il avait tant aimée. Peu à peu ses doigts s’assouplirent et le plaisir de donner vie revint. Il ordonna à l’ouvrier d’allumer le four et se mit à la tâche. Façonner de nouveaux bols, aussi beaux que possible … pour pouvoir les briser.

— Cher Takumi-sensei, vous revoilà au travail!

Cela faisait longtemps, qu’il n’avait pas eu de visite. Relevant la tête, Takumi vit un petit homme bien mis et légèrement ventripotent à la porte de l’atelier. Il mit quelques temps à reconnaître son ami Kenji, qu’il avait perdu de vue comme presque tous ses amis ces dernières années.

— J’ai vu la fumée du four s’élever et je ne pouvais y croire. Tant de mois ont passé depuis que vous l’aviez éteint. Quelle joie que vous recommenciez à créer !

Les deux hommes se connaissaient de longue date. Tous jeunes, chacun d’eux avait choisi d’apprendre les règles de l’artisanat le plus exigeant. Ils s’étaient rencontrés à Kyoto lorsque Kenji découvrait les secrets de la laque et Takumi, ceux de la poterie. Ils avaient gagné ensemble le droit d’être appelés « sensei », en maîtres de leurs disciplines respectives.

Tout en se rendant vers le four, où des bols finissaient de refroidir après une cuisson de plusieurs heures, Takumi expliqua à son ami la demande du shogun. Il sortit délicatement les bols encore tièdes et les regarda en les caressant longuement. Aucun n’aurait survécu à l’examen méticuleux de Maï mais deux d’entre eux approchaient une qualité acceptable et dégageaient une personnalité intéressante. Takumi les ramena à l’atelier et, sous les yeux horrifiés de Kenji, les cassa d’un coup de marteau sec.

Il commençait à mélanger divers ingrédients pour fabriquer de nouvelles colles dont l’idée lui était venue la nuit précédente lorsque Kenji l’interrompit.

— Sensei, aucune de vos colles ne peut convenir pour recoller ces bols et encore moins pour la tasse du shogun !

— Qu’est-ce qui vous fait dire cela, cher ami ?

— La matière n’en est pas assez noble. Même si vous pouviez recoller les morceaux et rendre leur forme et leur étanchéité à vos œuvres, leur beauté serait à tout jamais ruinée.

— Mais que suggérez-vous alors ?

— De la laque ! C’est de la laque de la meilleure qualité que vous devriez utiliser !

L’idée semblait à la fois brillante et extraordinaire – associer les deux arts ancestraux ! Les deux amis convinrent de faire des essais dès le lendemain avec les meilleures laques en possession de Kenji.

Takumi attendit son ami en façonnant de nouveaux bols. L’impatience était telle qu’il devait occuper ses mains pour la supporter. Il confiait ses dernières confections à l’ouvrier, pour les faire cuire, lorsque Kenji apparut sur le chemin de la maison. Les deux hommes s’assirent face à face dans l’atelier, un bol brisé devant chacun d’eux et le pot de laque sur la table. Malgré leur fébrilité et leur âge déjà avancé, pas un tremblement ne faisait dévier leur pinceau à laquer lorsqu’il léchait la tranche de chacun des morceaux. Chacun assembla sa tasse puis lia des fibres de bambou tout autour pour maintenir sa forme le temps du séchage. La déception avait peu à peu remplacé l’atmosphère joyeuse qui avait régné dans la pièce en début de matinée, sans que Kenji et Takumi n’aient échangé le moindre mot.

— Ça ne marche pas… finit par dire Kenji, désabusé. La laque ne comble pas toutes les fissures.

— En effet, mais il y a quand même du progrès par rapport à mes essais précédents. La laque adhère bien au grès. Attendons de voir demain.

Kenji voulait être sur place pour reprendre les essais dès le réveil. Il resta donc dormir. La soirée se passa à évoquer les souvenirs de Maï, son rire qui avait égayé l’atelier, l’amour éperdu de Takumi pour sa femme et son désespoir lorsqu’elle avait succombé à une maladie que personne n’avait su guérir. C’était si bon de la faire ainsi revivre !

Ils continuèrent leurs essais pendant quelques jours. Takumi façonnait quelques bols le matin, pendant que Kenji préparait différents types de laques. Ils passaient ensuite leurs après-midis à faire des essais, aussi peu concluants les uns que les autres. Un jour, enfin, alors que Takumi mêlait eau et farine pour confectionner des raviolis pour leur déjeuner, une idée lui vint.

— Kenji-san, il faut que nous épaississions les laques pour qu’elles puissent efficacement reboucher les interstices. De la farine ! Je crois que de la farine de riz ferait l’affaire !

Ils avalèrent le plat de raviolis et se mirent immédiatement à préparer le mélange. Ils obtinrent une pâte souple et lisse qui adhérait parfaitement à la poterie. Tout à leur excitation, ils ne virent pas passer le reste de la journée et recollèrent une bonne dizaine de poterie, avec des colles plus ou moins épaisses.

Lorsque Nakajima arriva le lendemain, il n’eut pas le temps de mettre pied à terre que Takumi se précipitait déjà hors de l’atelier pour l’accueillir.

— Nakajima-san, je crois que nous sommes sur la bonne voie !

— Je vois que vous avez trouvé de l’aide, Sensei !

— Mon ami le maitre laquier Kenji m’apporte une aide inestimable. Regardez ces bols, Nakajima-san : tous recollés avec des mélanges spéciaux contenant les meilleurs laques du pays.

Voyant l’air dubitatif de Nakajima, Takumi poursuivi :

— Ce n’est pas fini, bien sûr ! Il faut encore poncer, polir, embellir. Affiner les joints de laque pour qu’on ne les voit pas. Mais cette fois, Nakajima-san, c’est du temps que je veux que vous me rameniez du palais. Convainquez le shogun qu’il m’accorde un bon mois encore pour tenter de le satisfaire !

La quatrième semaine fut consacrée au ponçage des différentes poteries réassemblées et à la pose d’une deuxième couche de laque. Nakajima passa les informer que le shogun avait accordé le délai demandé. Il constata que les travaux avaient bien avancé et rentra au palais.

Takumi entama le ponçage de la deuxième couche de laque. Si les différentes pièces étaient solidement réassemblées et pouvaient retrouver leur usage initial, Takumi dut se rendre à l’évidence : les réparations étaient à peine moins laides que les agrafes chinoises. Même les poteries aux cicatrices les plus fines restaient défigurées.

Les deux maîtres ne perdirent pas espoir pour autant. Ils restaient persuadés que la solution était à portée de main, même s’ils ne la voyaient pas encore. Retourner au temple Enryaku-ji ne pourrait que les aider. Ils y montèrent donc pour y passer la nuit. Au matin, Takumi se réveilla frais et dispo. Une idée avait germé dans son esprit. Ils dévalèrent les escaliers de pierre qui partaient du temple et traversèrent le bois à vive allure, juste à temps pour accueillir Nakajima-san devant l’atelier. Seul le Shogun pouvait procurer au potier l’ingrédient qui lui manquait pour réparer la tasse : le cavalier repartit le chercher au plus vite.

Dès le départ de Nakajima, Takumi se mit à la tâche. Il prit les quatre fragments de la tasse du shogun et les contempla à nouveau longuement, caressant les parties lisses et passant délicatement son doigt sur les bords cassés et ébréchés, comme s’il voulait retenir dans la chair du bout de ses doigts les creux, les bosses et les trous qu’il devait réparer.

Il la reposa sur l’atelier pour préparer la laque. Au fur et à mesure qu’il ajoutait de la farine, celle-ci s’épaississait. A force de tourner, le mélange fut bientôt homogène.

Il était prêt.

Le maître s’attacha d’abord à boucher tous les trous laissés par les agrafes. Il enduisit ensuite chacun des bords, prenant soin que les plus petits éclats de porcelaine soient recouverts généreusement de la colle. Ni son souffle long et profond, ni ses gestes lents et précis ne trahissaient son inquiétude mêlée d’excitation. Son cœur battait pourtant à tout rompre. Enfin, il assembla les quatre parties de la tasse et les attacha délicatement d’un lien en raphia pour qu’aucune ne puisse bouger. Contrairement à ses derniers essais, l’épaisseur de la laque dans les interstices était conséquente. Elle resterait apparente une fois la tasse réparée.

Kenji contempla le travail de son ami et lui fit ses adieux. Il reviendrait voir la pièce réparée avant que Takumi ne s’en aille au palais. Mais pour l’heure, il ne pouvait plus venir en aide au potier.

Il fallait attendre une bonne semaine que la laque sèche. Alors, pour éviter de tourner en rond et de s’inquiéter inutilement, Takumi fit ce qu’il savait faire de mieux : des poteries. Après tout, la réserve de grès était à peine entamée et l’ouvrier n’attendait que ses instructions pour se remettre à la tâche. Le plaisir de travailler le grès était revenu. Aussi il pétrit, tourna, monta des pots et des tasses et les jours s’écoulèrent gaiement. De temps en temps, l’une de ses réalisations lui tirait un sourire ; elle venait alors grossir la collection des nouvelles œuvres pendant que les autres finissaient sur le tas de tessons. Bientôt, les plus réussies s’alignèrent sur l’étagère que Maï seule avait utilisée pour y conserver les pièces maîtresses.

Au bout de huit jours, il reprit la tasse du shogun. Les morceaux étaient solidement et hermétiquement collés les uns aux autres. Il polit les excédents de laque puis en passa une deuxième couche, moins épaisse et plus lisse que la première. Une fois encore, le séchage allait durer plusieurs jours. Derechef, il reprit ses travaux de potier.

Kenji revint à l’atelier. L’inquiétude l’étreint lorsqu’il vit la tasse, zébrée de laque. Comment allait-elle bien pouvoir retrouver sa splendeur ? Et qu’adviendrait-il de son ami s’il échouait ?

Mais Takumi était serein. Le maître prit la tasse, la polit à nouveau. De son plus fin pinceau, il déposa une fine couche de laque rouge sur ses blessures. Le sachet amené par Nakajima quelques semaines plus tôt attendait patiemment sur l’établi : il était maintenant temps de s’en servir. Il l’entrouvrit. Aussitôt, l’éclat de la poudre d’or qu’il contenait éclaira l’atelier. Takumi se saisit de son pinceau et déposa la précieuse matière sur la laque encore collante.

Alors, la magie opéra. Ce n’était plus une tasse brisée que les deux hommes avaient devant eux : une nouvelle œuvre d’art avait surgi des fragments recollés, à la beauté plus singulière encore que la tasse originelle. C’était toujours une époustouflante fleur de lotus en train de s’épanouir mais elle avait indéniablement quelque chose de plus. Un supplément d’âme, peut-être ? Takumi, en cet instant, ne se souciait guère de savoir si le shogun apprécierait la réparation. Il était juste heureux. Comblé d’avoir atteint une nouvelle étape dans son art. Nourri par la beauté de l’objet qu’il avait devant lui et qu’il avait contribué à faire naître.

La joie le disputait à l’épuisement de toutes ces journées de travail et d’angoisse. Alors Takumi monta se coucher, non sans avoir à nouveau contemplé le résultat de son labeur. Dès le lendemain, il faudrait partir avec Nakajima au palais du shogun.

La nuit fut courte. D’autant plus qu’il avait été réveillé par un rêve dans lequel Maï lui souriait. Au lever, un très léger et dernier ponçage paracheva son œuvre. La tasse était prête à être emballée pour le voyage.

— Takumi-sensei, paré pour le départ ? s’enquit Nakajima à son arrivée.

— Oui, nous pouvons y aller !

Le samurai fut surpris de la sérénité qu’affichait le vieil homme mais aussi de l’énergie et de la confiance qui en émanait. Il était méconnaissable ! Il l’aida à monter sur le cheval qu’il avait amené pour lui. Puis arrima solidement ses affaires ainsi que la petite boite en bois qui avait fait le trajet inverse neuf semaines plus tôt.

Ils chevauchèrent toute la journée, dans les bois et les rizières, ne s’arrêtant que quelques instants pour déjeuner de riz, d’algues et de thé dans un petit village. A la tombée de la nuit, le palais était en vue. A peine arrivés et annoncés, ils reçurent l’ordre de se rendre dans le petit pavillon de bois et de papier que le shogun avait fait construire au bord de l’eau, dans le parc du palais, pour y méditer et s’y reposer.

— Alors Takumi-sensei, elle est enfin réparée cette tasse ? s’écria le shogun dès leur entrée.

— Shogun, j’ai fait de mon mieux pour vous rendre votre précieux objet, répondit Takumi.

— Mes conseillers Noami et Murata, ici présents, n’ont pas tari d’éloges à votre propos. J’espère que vous vous êtes montré à la hauteur ! continua le shogun pendant que Takumi déballait prestement la tasse sur les tatamis du pavillon.

Enfin, il enleva le dernier linge, dévoilant son travail.

— Qu’est-ce que c’est que… émit le shogun avec un mouvement de recul, avant de s’arrêter net.

Nakajima se figea sur place. L’effroi se lisait sur son visage. Le shogun Ashikaga Yoshimasa s’approcha, se saisit de la tasse et la contempla. Le silence s’éternisa. Enfin, il leva les yeux, ému, vers le maître potier tout en confiant la tasse au poète Noami.

— Ce n’est plus vraiment la tasse que j’ai reçue, tout jeune shogun, lorsque j’accueillis ma première délégation chinoise. Mais ses frêles pétales flottent toujours à la surface de l’eau, me rappelant la fragilité de la jeunesse et la peur qui était alors la mienne de ne pas savoir gouverner notre pays. Mon amour naissant pour ma femme aussi, qui commençait tout juste à s’épanouir comme cette fleur de lotus.

Après une pause, le shogun reprit.

— Ces cicatrices d’or racontent tout le chemin parcouru depuis. La tasse brisée lors d’une sotte dispute avec ma femme et notre réconciliation. Toutes les épreuves surmontées depuis que je règne, qui nous ont fait souffrir tout en nous rendant plus solides. Les traces des horribles agrafes qui rafistolaient la tasse ont laissé place à des larmes d’or – la mélancolie heureuse du temps qui passe… C’est extraordinaire et magnifique !

Sensei, vous avez plus que rempli la tâche que je vous avais confiée. C’est un art nouveau que vous avez inventé. Et si nous l’appelions Kintsugi ?

Il faut absolument que vous veniez l’enseigner au palais, aux jeunes générations ! Mais en attendant, que souhaitez-vous en récompense de votre réussite ?

— Cher Shogun, veuillez juste accepter ce bol en cadeau. Je l’ai fabriqué pour vous, ces dernières semaines, pour qu’il fasse pendant à la tasse. Un bol neuf qui commence sa vie, pour accompagner une tasse resplendissante de ses cicatrices… Ma femme, je crois, en aurait été fier et c’est là toute ma récompense.

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