De fil en aiguille

De fil en aiguille

— Sors des clichés et des sentiers battus ! Fais dans l’insolite… C’est un autre visage de Marrakech que nous voulons montrer dans le numéro spécial. Pas les souks et les pièges à touristes de Jemaa el-Fna. Un peu pareil que ce que tu avais fait sur Bilbao, l’an dernier. Tu vois ? C’était parfait, ça ! avait déclaré Vincent, le rédacteur en chef de Visions insolites.

— Oui, oui, je vois. Pas de problème. Je pars la semaine prochaine et je te boucle l’article pour la fin du mois.

C’était tout Delphine. Ni une, ni deux, elle avait accepté l’offre et sauté dans un avion, sans réfléchir. Une pige correctement payée qui atterrit toute seule sur votre table, c’est vrai que ça ne se refuse pas. Surtout quand c’est sur Marrakech, à la fin de l’hiver, et que le ciel de Paris est morose et sombre. Et puis, cela faisait deux mois qu’elle tournait en rond dans son bureau et dans sa tête, avec son projet d’écriture sur son arrière-grand-mère du Vanuatu. Les documents d’archive s’entassaient sur sa table au même rythme que les bouts de chapitre sur son ordinateur, mais rien n’en sortait. Impossible de trouver le moindre angle d’attaque pour écrire. Alors, faire une pause et se changer les idées : pourquoi pas ? Ça ne pouvait qu’aider. Et au pire, cela lui permettrait au moins de se renflouer !

Mais voilà une semaine qu’elle marchait dans la ville, multipliait les rencontres et empilait images colorées et histoires passionnantes sur le Maroc et les Marrakchis. Et un angle pour écrire, elle n’en trouvait pas plus à Marrakech qu’à Paris… Les impressions fortes, drôles, passionnantes se bousculaient mais elle ne parvenait pas à les assembler pour en faire le début d’une trame d’histoire. Delphine sentait qu’il y avait un lien, un sens qui unissait le tout mais il s’évanouissait dès qu’elle croyait pouvoir s’en saisir. Un peu comme ces palmiers et cèdres dont on apercevait la frondaison au-dessus des hauts murs de la médina et qui laissaient deviner qu’un riad à la cour enchanteresse se trouvait là. Il suffisait d’approcher des arbres pour qu’ils deviennent invisibles, laissant place à des portes anonymes ne permettant plus de distinguer le riad de la masure voisine.

Il allait pourtant falloir mettre le doigt sur le pitch de son article. Et vite ! Elle devait s’envoler dès le surlendemain pour rentrer à Paris. En désespoir de cause, elle décida de suivre le conseil de Vincent à son départ :

— Va voir le musée Boucharouite qui présente ces tapis faits par des femmes berbères. C’est un endroit étonnant.

— Les tapis, moi, tu sais… avait-elle répondu, un peu blasée.

— Si, si, je t’assure, il y a un vrai sujet de papier à faire là-dessus.

Il avait eu l’air tellement convaincu qu’elle partit y chercher une possible inspiration.

« On ne connaît pas Marrakech tant qu’on ne s’est pas perdu dans ses souks ». C’était écrit et répété dans tous les guides touristiques. Delphine, elle, était bien résolue à ne pas s’y égarer : Google Maps avait trouvé l’adresse du musée et la ligne pointillée bleue sur la carte devait l’y mener tout droit en trente-cinq minutes. Il n’y avait plus qu’à suivre !

Elle souriait aux interpellations, « la gazelle » par-ci, « la gazelle » par-là, tout en continuant son chemin. Des stries d’ombre et de soleil rayaient le sol et les boutiques des souks qu’elle traversait. Elle s’amusait des effets d’optique créés par les canisses suspendues haut dans la rue, bientôt remplacées par des lattes de bois qui projetaient des raies plus larges. Les contrastes étaient si violents que l’œil ne savait plus où donner de la tête ! Il n’arrivait pas à accommoder, à appréhender la demi-réalité qui se laissait ainsi dévoiler. À l’image peut-être des demi-vérités du souk, mélangeant artisanat véritable aux djellabas synthétiques tout droit venues de Chine ou d’ailleurs.

Un marchand plus astucieux, assis tranquillement dehors sur un petit tabouret, l’interpella gentiment :

— Faites-moi voir votre bracelet, madame. C’est un joli travail !

Sans bien savoir pourquoi – parce qu’il n’y avait pas de gazelle dans ses mots ? parce que la flatterie dite d’une voix douce l’avait touchée ? – elle tendit le bras et engagea la conversation sans plus réfléchir. Elle se laissa inviter dans son bric-à-brac, regarda les bijoux originaux mais un peu grossiers qu’il vendait, prit son temps, se posa. Elle finit par accepter un thé à la menthe pour le plaisir de discuter.

Requinquée par la pause et le sucre, avec une légère amertume en bouche laissée par la menthe, la sauge et l’absinthe, que le marchand avait ajouté au thé pour lui faire goûter la version berbère de ce grand classique, elle reprit sa route. Le passage suivant, étroit et au plafond plus bas, était un peu oppressant. Dans une ambiance à la Rembrandt, des artisans s’afféraient à coudre babouches, ceintures et sacs à main, dans de toutes petites échoppes noires juste éclairées par une grosse ampoule électrique blanche, pendant au-dessus de leur tête. En retrouvant l’air libre, elle vérifia son chemin sur son téléphone. Malgré quinze minutes de marche, la distance à parcourir n’avait pas diminué. Elle avait tourné en rond. Diables de souks : c’était sûrement un coup des djinns !

Un petit marché dégorgeant de fruits et légumes, ombragé par de grands arbres aux branches pendantes, était posé là, à quelques encablures des foules de touristes. Quelques-uns d’entre eux en short et tee-shirts blancs avec de grosses lunettes de soleil aux verres miroirs y passaient vite, sans prêter attention à ces étals qui ne leur étaient pas destinés. Les commerçants leur rendaient bien cette absence d’intérêt et les ignoraient superbement, occupés à discuter avec leurs clients. La haute pile brinquebalante de plats à tajine, qui siégeait au milieu des légumes, avait effectivement peu de chance de séduire ces passants. Sobres plats de terre vernissés, ils n’avaient rien à voir avec les plats des boutiques avoisinantes, objets de leur prédilection, tous magnifiquement décorés mais ne supportant pas la chaleur et donc parfaitement inutiles !

Téléphone en main, décidée à trouver le musée quitte à garder le nez sur la carte, elle traversa le marché. A quelques mètres de là, une explosion de couleur la força néanmoins à quitter l’écran des yeux. Sur le pas d’une petite porte basse, une femme vêtue d’un hijab rose fuchsia égrainait des petits pois d’un vert vif dans un petit seau, sans doute pour les disposer un peu plus tard à côté de son pot d’harissa rouge sang et des quelques autres marchandises disposées devant elle sur un sac plastique. C’était un contraste déroutant, cette femme voilée dont on ne voyait qu’un bout de visage, la misère de ce commerce à même le sol et la couleur flamboyante de son habit qui la projetait immanquablement dans l’espace public.

Ébranlée par cette image, elle bifurqua sur la droite. De hauts murs ocres s’élevaient de chaque côté des ruelles étroites et sinueuses, typiques de la médina. Toute trace de touristes avait instantanément disparu dès le premier virage hors des souks. Un ballon, poursuivi par une bande de garçons d’une dizaine d’année, percuta Delphine. Les gamins occupaient toute la placette sur laquelle elle avait débouché, rare endroit un peu large où ils pouvaient jouer. Delphine opta pour un passage sous une maison et termina dans un cul-de-sac une centaine de mètres plus loin. Quand elle revint sur ses pas, les garçons la regardaient en coin d’un air goguenard, comme s’ils avaient attendu son retour : ce n’était pas la première à se perdre dans la médina !

Elle chercha à s’orienter, prit une autre direction. Elle finit cette fois à l’entrée d’une boutique qui arborait un flèche « Jema el-Fnaa » dirigée vers la porte, incitant le touriste à entrer et à, peut-être ?, trouver une sortie à ce dédale de l’autre côté du magasin. Elle sourit. Ils ne manquaient pas d’humour ici ! Mais, au quatrième demi-tour, Delphine commença à rire un peu jaune. Allait-elle trouver le fil d’Ariane qui la guiderait hors de ce labyrinthe ? La ville de terre ocre résistait fort bien à la technologie du GPS. Et elle était toujours à quinze minutes de son but !

C’est la femme en rose qui la sauva : une fois revenue jusqu’à elle, Delphine suivit une voie plus large et, au bout d’un second entrelacs de ruelles, finit par trouver le musée.

L’endroit était étonnant. Dans un petit riad du XVIIIe, Patrick exposait la collection qu’il avait constituée au fil du temps. On remarquait d’abord les « Zindekhs » dans la cour. Variation infinie de couleurs et de motifs dans un format unique, prédéfini par son support : des sacs de riz chinois de 50kg en matière plastique. Mais ce furent les « Boucharouite » qui retinrent toute son attention, des tapis « bouts de chiffon » comme le disait leur nom en arabe.

L’interprétation des couleurs et des formes de ces œuvres laissait Delphine dubitative et songeuse, même s’il était clair que chacune d’entre elles racontait une histoire, des fragments de vie. Elle voyait plus qu’elle n’imaginait ces femmes en train de découper en fines bandelettes leurs robes usées, les chemises de leur mari, les vêtements trop petits ou élimés de leurs enfants avant de les attacher une à une aux fils de coton de la trame. Repensant parfois aux événements dont ces vêtements avaient été témoins. Composant ainsi des tapis colorés et abstraits, si épais et si doux qu’on aurait eu envie de s’y lover confortablement. Et soudain, l’un des derniers « tableaux » prit Delphine aux tripes. Elle était toute entière à la tragédie décryptée par Patrick : la femme, figurée en rouge, terrassée par la douleur, noir d’encre, d’avoir perdu son enfant, sa fille, tendre coquelicot rouge sur fond marron et la mort en blanc qui l’avait emportée. Des tapisseries, donc, mais constellées du passé de ces femmes, de leurs tragédies, de leurs amours, empreints d’une créativité joyeuse et d’une nostalgie palpable et capables de transmettre d’incroyables émotions. On était loin des Beni Ouarain, ces tapis berbères plus classiques, très beaux mais qui laissaient Delphine parfaitement indifférente.

Delphine monta sur le toit-terrasse du bâtiment et contempla les taches de verdure et les bougainvillées aux couleurs éclatantes qui signalaient riads et palais, au milieu des toits et des minarets. Et maintenant ? Que faire ? Où trouver l’inspiration et l’énergie pour écrire ? Elle resta sur les canapés confortables du toit, ferma les yeux un moment pour essayer de formaliser quelques-unes des impressions ressenties lors de sa visite. Une phrase de Patrick résonnait dans sa tête, cette femme qui, attachant un petit bout de laine coloré, « tissait son vœu en rouge dans le tapis ». Il lui semblait que le fil de son histoire tenait dans ce petit nœud. Mais plus elle cherchait ce fil plus il s’échappait. La douce chaleur de ce mois de mars et l’odeur enivrante des fleurs d’oranger la faisait planer. Toute volonté d’écrire s’était envolée.

Le mieux, dans cet état de langueur général, était encore de céder à son péché mignon et d’aller faire un tour dans les galeries d’art moderne qu’elle avait repérées la veille, pour découvrir les artistes en vogue à Marrakech. Elle ressortit du musée et revint sur ses pas dans les petites rues qu’elle connaissait maintenant bien. Mais lorsqu’elle reprit son téléphone pour confier à nouveau son destin à Google Maps, celui-ci s’éteignit dans sa main. Batterie à plat… Alors elle partit dans ce qui lui semblait être la bonne direction. En marchant plus ou moins droit, elle finirait bien par sortir de la médina et pourrait prendre un taxi.

Le soleil avait baissé. La lumière moins aveuglante et plus chaude enrobait d’un certain mystère les transactions en cours, dans le brouhaha et la poussière de cette fin de journée. À tout prendre, mieux valait se perdre dans les souks sans avoir de carte ! Cela permettait d’en profiter vraiment.

Voilà qu’elle arrivait en vue du minaret de la Koutoubia. Elle n’avait pas dû aller bien droit ! N’ayant pas encore pris le temps de contempler l’édifice, depuis son arrivée, elle saisit l’occasion de le faire. Mais ce ne fut pas l’architecture délicate du XIIe siècle qui retint son attention. Un panneau lumineux incongru était planté devant l’entrée. Il annonçait fièrement « Mosquée labellisée verte le 27 octobre ». En gros chiffres rouges lumineux s’affichaient la puissance photovoltaïque produite et les émissions de CO2 évitées grâce aux panneaux solaires installés sur les toits. Décidément, l’écologie, son sujet de prédilection, la poursuivait jusque-là ! Il fallait avouer qu’utiliser l’un des plus anciens bâtiments de la ville, ce symbole de Marrakech, pour promouvoir l’énergie verte était plutôt bien vu. D’autant plus que les toits des habitations étaient couverts d’antennes paraboliques mais qu’elle n’y avait toujours pas vu de panneaux solaires. Dans un pays où la sécheresse sévissait déjà et qui allait forcément être en première ligne des effets du changement climatique, c’était surprenant. Alors, utiliser les mosquées pour sensibiliser la population, pourquoi pas ?

Elle sauta dans un taxi et donna au chauffeur la première des adresses de galerie qu’elle avait notées.

Il fallait vraiment savoir qu’il y avait une galerie dans l’immeuble devant lequel le taxi s’arrêta. Un appartement de trois pièces exposait les créations d’artistes marocains et internationaux émergents. Les œuvres sur le mur face à l’entrée intriguèrent tout de suite Delphine. Des photos en noir et blanc dont l’artiste, Meriem Yin, avait enluminé certains détails de broderies de couleur, y ajoutant vie et émotions. Elle fit le tour des salles, revint, s’arrêta devant un tableau qu’elle n’avait pas vu en entrant. La photo de la mère de l’artiste en train d’apprendre à lire, un gros livre sous la main gauche que la main droite reproduisait précautionneusement sur un cahier d’écolier. La vieille femme chamarrée de rose s’envolait de ses ailes de coton vert, rouge et jaune alors que des arabesques roses et vert tendre virevoltaient ici et là. L’apprentissage était un travail en cours comme le soulignaient les écheveaux de fils qui pendaient sous le tableau. On ne savait pas trop si ces broderies exprimaient les sentiments de la mère ou la joie de l’artiste de la voir accéder, à la fin de sa vie, à un espace de savoir et de liberté. Tant de Marocains et encore plus de Marocaines étaient encore illettrés !

Et tout à coup, les différents événements de la semaine se mirent en bon ordre, se cousirent les uns aux autres dans la tête de Delphine. Meriem Yin brodait ses émotions sur le passé pour en faire des histoires neuves et modernes. C’était ça le fil ténu que Delphine cherchait depuis son arrivée à Marrakech. Faire du neuf avec de l’ancien. Réinventer les traditions pour qu’elles ne sombrent pas dans un triste folklore pour touristes. Éviter le syndrome du « porteur d’eau », ces hommes, aux fonctions symboliques clés quelques dizaines d’années plus tôt, qui n’étaient plus que des mendiants se faisant prendre en photo pour quelques dirhams sur la place Jemaa el-Fna. Et derrière les pièges à touristes, il y avait tant de signes d’un Maroc en train de se réinventer pour qui voulait le voir !

Revenue à Paris, Delphine tapissa le mur de son bureau de photos et de post-it pour préparer son article. Les phrases s’entrelaçaient. A assembler les images et les émotions les unes aux autres, elle comprit pourquoi texte et tisser avaient la même racine latine, texere.

Et alors qu’elle finissait son article pour Visions Insolites, elle commença son lent travail de tissage pour réinventer l’histoire de son arrière-grand-mère ni-vanuatu. Les motifs à broder émergeaient comme par enchantement et se posaient sur le papier. Il n’y avait plus qu’à coudre, surjeter, chamarrer, festonner.

4 réactions au sujet de « De fil en aiguille »

  1. Bonjour Sandrine, un texte un peu plus long qu’à l’accoutumée, est-ce un texte libre ? En tout cas, j’ai replongé avec toi dans les dédales de la médina où en effet, il est très facile de se perdre. Tu as fait revivre des souvenirs de mon voyage au Maroc, où les heures pouvaient s’écouler si rapidement dans l’arrière-boutique d’un marchand, au rythme des théières de menthe ! Ce que j’aime, c’est la fin, sur le fait de tisser les fils de l’histoire, en écriture, et toujours une réflexion derrière sur le tourisme qui n’est pas tout rose, en tout cas pas fuschia 🙂 Toujours un plaisir, belle journée à toi. Sabrina.

    1. Bonjour Sabrina,
      texte écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture donc un peu plus long, en effet. Ravie qu’il t’ait plu!
      Sandrine

  2. Hello Sandrine, la grand mère ni-vanuataise a forcément fait écho à la calédonienne que je suis 🙂
    Par ailleurs serpenter avec Delphine dans le dédale de la médina et ce panel de couleurs m’a envoûtée. L’épuisement de la batterie de son téléphone a été une belle opportunité pour se laisser guider par ses propres pas à la découverte de tout ce que ses yeux rivés sur l’écran n’auraient pu voir. La chute qui fait se rejoindre texte et tisser donne tout son sens au titre savoureux que tu as choisi. Merci de ce moment de lecture.

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