Contrat léonin

Contrat léonin

Mort en safari, bouffé par un lion ! C’était con quand même de finir comme ça ! Tellement con, même, que le fils d’Aristide Duras n’y croyait pas et avait expédié Bastien Courbet, détective privé de son état, enquêter sur place sur la mort de son père.

A peine arrivé au Botswana, Courbet s’était installé au luxueux Kalahari Wild Lodge, là où tout le groupe parti en safari avec le père Duras était consigné et tentait de se remettre de la tragédie, arrivée trois jours plus tôt. Il était affalé dans le canapé de la réception, sous un immense toit de chaume, en attente du coup de fil de son client, les photos du drame étalées devant lui. Toutes les parties « molles » du corps de Duras avaient été dévorées : ventre, cuisses, fesses… Le visage était intact, le lion n’y ayant pas touché, ce qui rendait le tout encore plus atroce. Le rapport d’autopsie mentionnait un possible coup à la tête mais sans être affirmatif, vu l’état du cadavre.

Courbet en avait la nausée. L’amertume de sa bière glacée, indispensable pour résister au 35° à l’ombre, avait failli le faire rendre. La sueur coulait sur son front et tâchait sa tenue de safari flambant neuve. Un short et une chemise beiges trop justes pour son ventre, de gros godillots aux pieds et des chaussettes longues qui tombaient sur ses mollets poilus. Il se sentait un peu ridicule, au milieu de touristes vêtus de vêtements de sport dernier cri.

— Alors Courbet, des pistes ? demanda abruptement Duras, au téléphone.

—Je commence tout juste les interrogatoires, Monsieur Duras. Je vous tiens au courant.

Antipathique, le fiston ! pensa Courbet. A l’image de son père, exécrable. Ce dernier avait aussi traîné la réputation d’être malhonnête, surtout après le suicide de son associé, Sanchez, un an plus tôt, mort ruiné sans que personne ne comprenne bien comment cela était arrivé.

John, le responsable du safari, arrivait vers lui.

— Tu perds ton temps ici, mon pote. Y a pas d’assassinat qui tienne, maugréa-t-il.

— Vous n’avez rien remarqué de bizarre ces derniers jours ?

— Mais si, le mec même était très bizarre ! Il n’en faisait qu’à sa tête ! Il avait failli nous faire bouffer par des guépards, la veille, à ne pas tenir en place dans le 4×4 quand on les regardait chasser. Il a fallu que je le rasseye de force sur son siège ! Alors, cette nuit-là, il est sorti pisser, sans lampe et sans appeler les guides, et il s’est fait bouffer par un lion. C’est tout ! On lui avait bien dit, pourtant, que c’était dangereux.

— Vous pouvez m’emmener au campement où a eu lieu « l’accident » ?

— S’il faut vraiment… Enfin, le boss du lodge a donné son accord. Alors, on part demain à l’aube.

Pas collaboratif pour deux sous, ce John ! songea-t-il. Dans la lumière poussiéreuse et dorée de fin d’après-midi, Courbet contemplait le paysage en contrebas du lodge. Il attendait le témoin suivant. Au milieu des longues herbes sèches de la savane, un trou d’eau fangeux attirait tout ce qu’il semblait y avoir de vie alentour. Pendant que les phacochères se roulaient dans la boue, les springboks se désaltéraient à tour de rôle, prêts à détaler au premier danger. Trois girafes dégingandées balançaient leur long cou au-dessus de la mêlée, sur le qui-vive elles aussi, guettant au loin tout mouvement suspect. Comment pouvait-on donc avoir l’idée saugrenue de sortir de sa tente de nuit, sans lumière, dans un environnement pareil ?

Il enchaîna les interrogatoires des touristes qui avaient voyagé avec Duras : un couple de retraités américains, deux copains sud-africains, une famille belge avec deux enfants, un français célibataire. L’Américaine était encore sous le choc.

— C’est horrible ! On avait passé une si bonne journée !

— Vous n’avez rien remarqué ce jour-là ? Rien entendu quand Duras est sorti de sa tente, vu qu’elle jouxtait la vôtre ?

— J’ai l’impression d’avoir entendu des voix, une conversation à voix basse. Mais je ne suis pas sure, vous savez… Je dormais à moitié. Et il y a tant de bruits, la nuit, dans la savane !

En fait, sans surprise, personne n’avait rien à dire. Le français, Claude Bosc, titubant et livide, était tellement retourné qu’il arriva à peine à articuler trois mots. Courbet envoya l’identité de tout ce beau monde au bureau pour qu’ils fassent des vérifications.

Le lendemain, dans le petit matin glacé, Courbet partit vers le lieu du drame avec John et le groupe d’employés qui avait accompagné Duras. Il continua ses interrogatoires chemin faisant.

— Je suis resté éveillé jusque tard dans la nuit, assis à côté du feu de camp, indiqua Randy, le cuisinier. Jusque vers 23 heures, je les ai tous accompagnés aux feuillées à tour de rôle. Enfin, sauf Duras.

— Rien de spécial à signaler ?

— Juste un groupe de lions qui a rugi un bon moment, pas très loin, en fin de soirée.

Une fois arrivé, Courbet fit le tour du campement, resté intact. Les affaires de Duras étaient toujours dans sa tente. Au désordre ambiant, on devinait qu’elles avaient été fouillées.

Jeffrey, l’un des guides, l’emmena à l’endroit où le corps avait été retrouvé. Le lieu avait été abondamment piétiné mais quelques empreintes de lion subsistaient, que Jeffrey lui pointa du doigt. Courbet aperçut une magnifique montre de luxe à son poignet, avant que Jeffrey ne la recouvre brusquement en tirant la manche de sa polaire. A n’en pas douter, la montre de Duras…Pouvait-il finalement s’agir d’un crime crapuleux ?

Un reflet attira son attention dans un buisson : une paire de lunettes de vue, qu’il ramassa méticuleusement. Il continua à fouiller le site mais ne trouva pas d’autre indice. Courbet proposa donc de rentrer au lodge. A son arrivée, le bureau avait envoyé un premier lot d’informations.

Il s’installa sur le canapé de la réception et demanda qu’on fasse venir Bosc.

— Asseyez-vous, Monsieur Bosc. Tenez, je voudrais votre avis sur ce message que je viens de recevoir de mon agence.

Bosc prit le papier que lui tendait Courbet et plissa les yeux pour essayer de déchiffrer le texte.

— Ce sera peut-être plus facile avec ceci ? demanda Courbet en tendant les lunettes trouvées dans la journée.

Bosc blêmit, prit les lunettes et fit mine de reprendre la lecture.

— Ne vous donnez pas la peine de lire ! Le rapport indique que vous avez bossé dans la boîte du père Duras. Vos anciens collègues ont largement daubé sur vous, aussi, indiquant que vous en pinciez pour la fille de l’ancien associé, Sanchez, qui faisait de vous ce qu’elle voulait. C’est elle qui vous a envoyé ?

— Elodie n’y est pour rien ! réfuta Bosc d’un souffle. Je haïssais ce type. Duras avait fait signer à Sanchez des contrats pas nets qui lui ont permis de siphonner l’argent de la boîte et de ruiner Sanchez par la même occasion. Quand j’ai appris, par hasard, qu’il partait en safari, je me suis inscrit. Je me suis dit que je trouverai bien un moyen de lui régler son compte, loin de tout.

— Et vous avez passé un contrat avec un lion, ricana Courbet

— Non ! Ce soir-là, je suis allé lui dire que je savais tout, dans sa tente. Il a voulu s’éloigner, pour qu’on ne nous entende pas. Nous étions à peine à cinquante mètres qu’il m’a empoigné. Nous nous sommes battus, il est tombé et sa tête a heurté une pierre. Je paniquais en le regardant, inconscient, au sol, quand j’ai entendu du bruit dans les fourrés. J’ai fui aussi vite que j’ai pu et me suis enfermé dans ma tente. Et les rugissements se sont élevés… Quitte à lui régler son compte, c’était aussi bien que les lions s’en chargent !

3 réactions au sujet de « Contrat léonin »

  1. je trouve que l’intrigue tourne vite court, ça manque de suspense!
    Sur la forme, pourquoi dire « le père Duras »? Peut-être Duras père plutôt?

    1. Oui mais avec une contrainte de 6000 caractères maximum, c’est très difficile de créer une ambiance, un meutre, des fausses pistes et une résolution à tout ça!

  2. Bonjour Sandrine, encore une fois, je me suis laissé emporter par ton histoire et ton contrat léonin. Ca change un peu de l’ambiance choisie par la plupart d’entre nous pour ce type de consigne, et j’adore le lieu que tu as choisi, où certaines critiques sont glissées au détour de certaines phrases. Comme à chacun pour la consigne, je dirais juste que la résolution de l’énigme est bien rapide, mais qu’elle est bien menée, et conduit même à une fin plus mordante (sans mauvais jeu de mot) que prévu 🙂 ! Belle journée à toi, au plaisir de te lire sur la suivante.

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