Confusions en série

Confusions en série

L’air du large fait voler ses cheveux fins et gris, aux reflets assortis aux hortensias qui entourent la maison. Assise près du muret qui sépare la propriété de la plage du Pouldu, Jaqueline contemple la longère aux volets bleus écaillés qu’ils ont remise en état avec Robert quelque cinquante ans plus tôt, symbole d’une vie paisible et douce ensemble. Le soleil commence à baisser. Un frisson la parcourt de la tête aux pieds : est-ce l’effroi causé par la lecture de faits divers tous plus horribles les uns que les autres, son péché mignon, ou l’humidité qui tombe ? Dans tous les cas, il est temps de rentrer pour ne pas attraper mal.

— … si, je suis inquiet, quand même, je t’assure Mimi!

Robert devient tellement sourd qu’on l’entend parler à des mètres à la ronde, même de dehors par la porte entre-ouverte. Jaqueline reste interdite. Quelle inquiétude partage-t-il donc avec leur fille ?

— Elle perd la tête ! Et puis, son caractère change aussi, elle est confuse et elle s’énerve sans raison.

Elle, perdre la tête ! Jaqueline chancelle sous le choc. Elle appuie son corps frêle aux gros blocs de granit de l’entrée, le temps de se recomposer un visage insouciant et souriant, puis elle pénètre dans la maison.

— Voilà Maman qui arrive justement ! dit Robert d’un ton soudainement enjoué, en rajustant ses demi-lunes sur son nez. J’te la passe ? D’accord, je lui fais une bise pour toi. Allez, file, Mimi.

— C’était Michèle ? Elle va bien ?

— Oui ! Elle était un peu pressée, elle t’appelle demain.

— Tu parlais fort dis donc ! Tu entends bien ? J’irais acheter des piles pour ton sonotone demain au supermarché, si tu veux ?

Robert arbore un air gêné en grognant un acquiescement et va bricoler dans son coin.

Le lendemain, comme tous les jours, Jaqueline va faire ses courses. C’est devenu son sport quotidien depuis qu’elle a abandonné les bains de mer devant la maison, trop froids et violents pour elle. Elle sort son petit carnet : il faut des piles boutons pour le sonotone. C’est vrai qu’elle fait des listes pour tout, maintenant, dans son carnet mais de là à perdre la tête ! Elle n’a rien dit, la veille, mais elle est furieuse contre Robert.

Après un café au soleil qui lui change les idées, elle prend tranquillement le chemin du retour par la plage. Il a son petit côté agaçant Robert, parfois, mais c’est encore un sacré bel homme malgré ses quatre-vingts cinq ans ! A peine s’il a pris un peu de ventre. Les rides ont complètement mangé ses magnifiques yeux bleus, maintenant tout délavés, mais elles ont épargné le reste de ses traits. Il n’y a pas à dire : il lui plaît toujours.

Elle aperçoit de loin la voiture du postier, arrêtée devant la maison.

— Et votre dame, elle va bien ? s’enquiert-il, debout devant la porte, au moment où elle approche.

La marée est haute et l’océan plus déchaîné que la veille. La réponse de Robert reste inaudible mais la réplique du postier, elle, est claire comme de l’eau de roche.

— Ah là là ! Moi j’ai dû mettre ma pauvre maman à l’hospice l’an dernier.

Encore ! Il exagère, vraiment, Robert. Elle se montre, salue le postier qui est sur le départ et entre dans la maison.

— Tu es de retour, ma chérie ? Tu as mis longtemps, j’étais inquiet !

— Tout va bien, répond-elle agacée. Je m’suis pas perdue quand même ! Je mets les piles de ton sonotone sur le buffet de la cuisine.

Elle ne va pas lui dire qu’il y a deux ans, après s’être égarée, elle a noté toutes les étapes du chemin du village dans son carnet.

En époussetant, le lendemain, elle aperçoit Robert cacher prestement des papiers dans une pile de magazines. A peine s’est-il éloigné qu’elle va fouiller le tas. Parmi les revues de vulgarisation médicale, qu’elle adore lire, se trouvent des prospectus de maisons de retraite. Elle n’en croit pas ses yeux.

Alors, elle part faire son tour au village pour se remettre de ses émotions. Aujourd’hui, c’est samedi, son jour préféré. Tout le village est là et fait ses courses. Il y a un peu de queue et de l’agitation : ça la revigore ! Son petit carnet lui rappelle qu’elle n’a qu’une course à faire : passer à la pharmacie prendre leur commande.

Une fois de retour à la maison, elle s’assied dans la cuisine pour préparer méthodiquement leurs semainiers.

— Robert, j’ai ramené les médicaments de la pharmacie, crie-t-elle pour qu’il l’entende. Tes pilules sont dans ton semainier, sur le buffet.

La journée passe sans nouvelle de Michèle. Elle n’a pas bien le courage de l’appeler et d’affronter les insinuations de Robert… Le carnet est formel : ça fait 3 fois que Robert pense à se débarrasser d’elle. Elle ne peut pas le laisser faire !

Le lendemain, dimanche, pas un magasin d’ouvert au village. Alors elle vadrouille dans le jardin à couper une fleur fanée par-ci une branche par là quand Robert, livide, vient la rejoindre.

— Ça va pas, dit-il en titubant. Ça me brûle dans l’œsophage. Et puis je salive, je salive….

— T’as pris tes médicaments ce matin ? s’inquiète Jaqueline.

— Oui, y a deux heures environ… J’sais pas ce qui m’arrive.

— Va te reposer ; ça va passer.

Elle l’accompagne, le met au lit et lui apporte un verre d’eau qu’il est bien incapable d’avaler. Dans l’après-midi, les douleurs sont si intenses qu’elle appelle les secours.

— Il faut vous évacuer vers l’hôpital, Monsieur, disent les pompiers dès leur arrivée en constatant l’état de Robert.

— Faut pas laisser ma femme toute seule… essaye de murmurer Robert, tout en parlant aussi fort que d’habitude. Elle perd la tête ! Et ma fille est loin…

— Ne vous inquiétez pas. On va l’emmener dans l’ambulance avec nous, le temps que votre fille vous rejoigne.

Jaqueline prend son sac à main dans la cuisine pour partir. La pile bouton a bien disparu du semainier. Il en reste quelques-unes posées sur le buffet qui n’ont fini ni dans le sonotone ni dans les tripes de Robert. La semaine passée, le petit Cédric des faits-divers y est passé après en avoir avalé une par erreur. Alors si les médecins trouvent celle de Robert, elle n’a rien à craindre : une confusion est si vite arrivée !

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La consigne, cette fois, était d’écrire une nouvelle avec effet de chute. Alors j’espère que vous n’aviez pas trop anticipé la fin et que avez avalé la pilule!

4 réactions au sujet de « Confusions en série »

  1. Salut Sandrine, j’ai adoré ta nouvelle à chute. Elle est bien ficelée, tout coule de source. Astucieux de ne pas donner l’entierté des dialogues. Et la chute est exquise!! Même si Jacqueline est un peu susceptible, et que sa vengeance est sans appel.
    Toujours un plaisir de te lire !

    1. Salut Christelle,
      c’est vrai qu’elle n’y va pas par quatre chemins, Jacqueline. Mais que ne ferait-on pas pour préserver sa liberté :)!
      J’espère que tu continues à écrire? C’est toujours un plaisir de te lire!
      Sandrine

  2. Alors là je suis bluffée! jamais je me serais attendue a ce que cette mamie jolie s’essaye au crime parfait! j’ai avalée la pilule! C ‘est trés fort et j’en rigole encore. Bravo j’attends la prochaine avec impatience. Il a quand même fallu que je relise le dernier paragraphe deux fois avant de comprendre qu’elle avait mis un pile a la place des comprimés. A ta place je retravaillerai un peu plus le dernier paragraphe . Au plaisir de te lire
    Alix

    1. Bonjour Alix,
      merci d’être passée déposer un commentaire! Je vais réfléchir à rendre la chute plus limpide, alors! Je ne voudrais pas que certains croient que Jacqueline n’a fait que changer les piles!
      A bientôt
      Sandrine

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